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Résumé de l’article de Dominique Billy :
« La versification d’André Chénier l’élégiaque »
aux P.U.R.
Chénier suit le goût de son époque sur bien des points : prédominance de l’alexandrin, qu’il contribue à assouplir, suivant en cela l’abbé Delille et Jean-Antoine Roucher.
® C’est un poète soucieux des conventions poétiques et capable de puiser dans les ressources traditionnelles les moyens d’une expression souple et variée, capable de se jouer du moule contraignant de l’alexandrin.
1. Prosodie
1.1. Chénier respecte strictement les règles traditionnelles de la prosodie.
Il supprime parfois les –e muets (« schwas »), bien qu’ils ne remplissent aucune fonction prosodique (désavoûraient, épîra).
Le schwa est parfois articulé devant pause (« coupe lyrique », expression de Morier) : « Amis, couple chéri, cœurs formés pour le mien, / Je suis libre. Camille à mes yeux n’est plus rien » (IV, 11)
Suivi d’un –s ou de –nt, il doit s’articuler, d’où : « Une muse naïve et de haines exempte » (III, 23).
Chénier recourt naturellement aux formes poétiques alternatives, qui permettent d’ajuster la mesure. Par exemple, l’s lexical peut tomber dans les noms propres. En revanche, la suppression de l’s dans l’emploi adjectival de même constitue une licence grammaticale, qui ne lui est au demeurant pas propre : « Les muses d’elles-mêmes adouciront ta voix. » (I, 18).
1.2. Les seules synérèses que Chénier effectue sont celles dont la tradition poétique héritait. On peut cependant relever deux cas de synérèse abusive en IV, 29 :
« Je lui prête une voix, puissante magicienne,
Comme aux brises du soir, une harpe éolienne,
Et chacun de mes sens résonne à cette voix ».
1.3. Pour ce qui est de l’hiatus, Chénier respectait l’usage : l’hiatus interne est le plus souvent le résultat d’une diérèse. Quelques exceptions : cacao, Booz, Zoïle, Thraséa.
Le goût que le poète lui porte se manifeste en particulier à travers son onomastique, nourrie de l’antiquité grecque en particulier.
Les seuls hiatus externes qui se présentent sont masqués par l’interposition d’un h aspiré (la ronce hérissée ; ces doctes héros…), d’un schwa (mon élégie en pleurs).
Il arrive aussi que la liaison paraisse artificielle : « sur un lit oisif » (I, 11bis) ou cacophonique : « Appelés aux accents » (II, 34).
Chénier semble peu goûter l’hiatus nasal (le poison ennemi).
On trouve plus aisément ces rencontres problématiques à la césure, qui permet de les atténuer. Exemple : « Ce cœur fut leur génie, il fut leur Apollon, » (I, 14)
2. Transposition poétique
2.1. Chénier recourt volontiers aux transpositions de syntagmes, déplaçant le régime avant le constituant recteur. (Complément du nom avant le nom, par exemple)
2.2. Le régime peut dépendre de deux éléments recteurs coordonnés : « Trempe de son Printemps et la robe et les traits » (AA, 11).
2.3. Il est fréquent que le régime soit déplacé plus en arrière, avant le constituant recteur de son propre recteur : « Dis-lui que de tes vœux son plaisir est la loi » (AA, 20c).
Régime et élément recteur peuvent ainsi se placer dans le même hémistiche (« Ingrate Lycoris à feindre accoutumée » [I, 13bis]) ou dans le précédent (« Tenter à mes douleurs un cœur inaccessible » [I, 9]). Le régime occupe alors souvent le premier hémistiche tout entier : « Avec sa perfidie es-tu d’intelligence ? » (I, 9). Il peut être repoussé dans un vers précédent où il sera davantage mis en relief : « De tes murs aujourd’hui, de tes fameux remparts / On cherche vainement les cadavres épars » (I, 7c)
2.4. Plusieurs transpositions peuvent s’empiler : « De la triste laideur trop impuissantes armes » (AA, 31), l’intercalation de divers syntagmes pouvant ajouter à la complexité de la phrase, voire aboutir à une construction obscure : « Du céleste voyage à mon char confié / En deux courses son vol a franchi la moitié » (AA, 28)
2.5. Le déplacement se fait parfois en dehors de la proposition, avant le mot interrogatif : « Sans les dons de Vénus quelle serait la vie ? » ou avant la conjonction de subordination.
2.6. Le régime peut même occuper, exceptionnellement, une place incongrue :
« A ses jeunes chansons il sait donner des ailes,
Pour voler, enflammés d’amour et de désirs,
Porter à la beauté son âme et ses soupirs »
3. Concordance
3.1. Chez Chénier, l’unité du vers comme celle des hémistiche est le plus souvent respectée, soulignée assez souvent par des artifices de construction (parallélismes du type l’un/l’autre, systèmes cumulatifs…).
Les divers procédés d’assouplissement interviennent souvent de façon mesurée, mais ils peuvent s’accumuler pour traduire, par exemple, la vivacité de l’action ou le naturel de l’apostrophe.
3.2. Les hémistiches sont assez souvent individualisés par un parallélisme qui assure en même temps l’unité du vers : « O jeunesse rapide ! ô songe d’un moment ! » (I, 2). Un chiasme vient parfois orner la construction : « Leurs plaisirs sont bien doux ; et douces sont leurs peines » (I, 12bis).
3.3. Une coupe plus forte à l’hémistiche qu’à la fin du vers est un procédé commode pour insuffler une dynamique respectueuse des frontières métriques : « Jeune, son front plaisait. Mais quoi ! toute beauté / Se flétrit sous les doigts de l’aride vieillesse » (I, 2). Mais à côté de ce traitement classique, Chénier assouplit son mètre de manière variée. Le découplage relatif de la syntaxe et du mètre est particulièrement bien souligné lorsque le second hémistiche ainsi dégagé a une construction parallèle au premier hémistiche d’un vers précédent :
« O toi, lampe nocturne, astre cher à l’amour,
Sur le marbre posée, ô toi, qui, jusqu’au jour
De ta prison de verre éclairas nos tendresses »
3.4. Il affaiblit également la césure en plaçant d’autres coupes de même importance, en particulier grâce au procédé de l’énumération : « Jamais plus de morts, de meurtres de carnages, » (AA, 5a)
Il peut au contraire dans ce même cas de figure préserver le primat de la césure en préservant la cohésion dramatique (ou/et syntaxique) des hémistiches : « Il se désole, il crie : il est trompé, trahi ; » (AA, 45b) ; ou en recréant une certaine symétrie entre eux : « Hâtons-nous. L’heure fuit. Hâtons-nous de saisir / L’instant, le seul instant donné pour le plaisir. » (I, 3ter b).
Cette segmentation peut naturellement être mise au service de l’harmonie imitative, comme on le voit à l’exemple qui précède. L’emploi de courtes indépendantes permet de rendre cette segmentation plus efficace, de même que l’interrogation, qui ménage toutefois davantage la cohésion d’ensemble, procédé classique du style pathétique : « Qui ? moi ? Moi de Phébus te dicter les leçons ? » (I, 18).
3.5. L’affaiblissement de la césure peut résulter d’une coupe plus importante dans l’un des hémistiches, généralement le premier : « Tout change ; il est passé, ce temps des vrais amis. » (AA, 14). Cela peut produire un effet particulier qui tient du rejet interne : « Que dis-je ? on aime alors sans trouble ; et les amants, / Ignorant le parjure, ignorent les serments. » (I, 13bis) ; ou du contre-rejet interne : « Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre » (I, 14).
3.6. Au XVIII° siècle, l’enjambement est considéré par les théoriciens comme une pratique vicieuse. Chénier a recours à l’enjambement d’hémistiche, mais de façon limitée, souvent après une pause : « Une source brillante, un buisson qui fleurit, / Tout amuse ses yeux ; elle pleure, elle rit. » (II, 15). Les enjambements inverses sont beaucoup plus fréquents.
Le report de l’apostrophe au vers suivant n’était pas considéré comme problématique, et l’on ne saurait y voir un rejet au sens technique où l’on l’entend, car l’apposition est un constituant non intégré dans la phrase : « Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs, / Muse ; va de Le Brun gourmander les lenteurs. » (I, 15). Il contribuait cependant à l’assouplissement du vers.
Le rejet sert souvent à mettre en relief un constituant. Il est souvent précédé d’une pause : « De Pange, ami chéri, jeune homme heureux et sage, / Parle : de ce matin dis-moi quel est l’outrage » (I, 14). L’harmonie imitative en tire parfois partie : « Que des dieux et des rois l’éclatante disgrâce / Nous frappe ; leur tonnerre aura trompé nos mains : » (I, 14).
Le rejet acquiert naturellement une intensité particulière lorsqu’il est d’une seule syllabe, spécialement quand rien ne le sépare du constituant dont il dépend. Exemple (où il est suivi d’un contre-rejet à valeur également expressive) :
« A peine tu sortais que cette porte amis
S’ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois
Un amant aperçu pour la première fois. » (I, 24bis)
4. La rime
4.1. Chénier savait parfaitement « Des rimes aux deux voix, famille ingénieuse, / Promener deux à deux la file harmonieuse ». ® Respecte la règle de l’alternance des genres, qui passait alors pour harmonieuse.
S’il nous laisse une
assonance (faciles : badines [AA, 43]), c’est un signe d’inachèvement.4.2. L’usage classique tenait compte des consonnes finales qui s’étaient souvent amuïes dans la langue d’usage, mais que la déclamation pouvait restituer : d’abord rime avec endort, mais pas avec encor. Chénier se plie à la règle (¹ romantiques). La convention poétique lui permet la rime entre deux mots se terminant par une consonne ici prononcée, là amuïe. Exemple : flots / Délos.
La contrainte sur l’s final était particulièrement stricte. C’est pourquoi le poète a souvent recours à des formes anciennes de la conjugaison. Exemple : je la voi / moi.
Parfois il recourt à des incorrections pour assurer la correction de la rime : « Tes yeux ont plus d’éclat, ton sol plus de chaleurs, / Ton soleil est plus pur, plus suaves tes fleurs »
4.3. C’est naturellement la phonétique du temps qui est en vigueur. Aussi ne faut-il pas s’étonner de rimes du type Camille / asile.
4.4. La rime était encore conçue pour l’oreille, mais Chénier respecte le principe d’identité graphique. Si les mots en –eaux et ceux en –aux peuvent rimer ensemble, il fait rimer à part les mots en –ots.
4.5. Chénier utilise peu la possibilité de faire rimer deux mots de timbres ou de durée différents (accordé au XVIII° siècle). Ex. : grâce / place.
4.6. En matière d’appui, Chénier utilise les ressources traditionnelles ([i] = [y]).
Mais, du point de vue des règles classiques, il manifeste un certain relâchement : ainsi, les voyelles é, és, ée, ées, er et i n’ont pas toujours la même consonne d’appui (¹ les classiques). Exemple : appelés / sacrés.
En moyenne, il fait rimer deux phonèmes. Mais il compense cette apparente faiblesse de diverses manières :
- multiplication des rimes léonines (oisiveté / pauvreté)
- rimes souvent paronymes (sommeil / soleil).
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