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Rocco
Rutebeuf, le "Je" dans les oeuvres complètesImprimerEnvoyer
Samedi, 28 Juillet 2007 14:24
Écrit par Sophietagada
 



Leçon sur le Je

dans les oeuvres complètes de Rutebeuf


 
 

INTRODUCTION


 

Constat : omniprésence du « je » dans les poèmes de Rutebeuf au programme.

A mettre en parallèle avec la tradition lyrique du « je » des poèmes courtois : le « je » de Rutebeuf est bien différent.

 

Problématique : Quel est le statut du poète et de sa parole dans le texte ?

Plan :

I – Ethos misérable du « je »


II – Habileté du « je » et dignité de l’écriture


III – La mission du poète : un « je » qui dit le monde


 

 

I – Ethos misérable du « je »

 

1)      Le « je » de la plainte

 

Le « je » dans La Griesche d’hiver :

-          dit la pauvreté mentale (v.10) et physique (v.12,21,22) de l’auteur dans un monde où l’argent est érigé en valeur suprême,

-          clame sa souffrance de manière récurrente : v.58,61,105,107,

-          se place en position d’objet, victime de la griesche (v.68sq.) ou des dés (v.52sq.)

 

Même intention dans Le mariage de Rutebeuf :

-          le « je » ironise sur ses propres choix : « Nez li muzars musart me claimme. » (v.8) + v.24,32,40,41,42,43,

-          il compare son malheur à la ruine de Troie (burlesque au v.74) et compare le poète à un prêtre qui fait se signer les gens (v.116-117)

 

Le poète fait de son malheur un « topos » en renvoyant dans La complainte Rutebeuf à ce qu’il a déjà raconté dans Le mariage de Rutebeuf : cf. v.3-6.

 

Bilan : ethos d’un homme assailli par le malheur

 

2)      Le « je » modeste et repentant

 

Humilité du poète qui est conscient de la bassesse de son statut social (par rapport aux chevaliers) dans Les plaies du monde :

« Chevalerie est si granz choze

Que de la tierce plaie n’oze

Parleir qu’ainsi com par defors. » (v.105-107)

 

Modestie de l’activité poétique qui est le seul savoir possédé par l’auteur (dans un monde où le travail devient la valeur de référence) :

Dit du mensonge, v.7-11 :

« Por ce me wel a oevre metre

Si com je m’en sai entremetre,

C’est a rimer une matire.

En leu d’ouvreir a ce m’atyre,

Car autre ouvrage ne sai faire. »

 

Définition du « je » par une Glossary Link paronomase péjorative dans Le mariage Rutebeuf :

« Or dirat on que mal ce cuevre

Rutebuez qui rudement huevre. » (v.44-45)

Reprise de la même paronomase dans La voie d’Humilité, v.18-19.

Même jeu avec une fausse étymologie dans La leçon d’Hypocrisie et d’Humilité :

« Que hom m’apele Rutebeuf

Qui est dit de « rude » et de « buef » » (v.45-46)

 

Dans La repentance de Rutebeuf, le « je » va jusqu’à dénigrer l’activité poétique qui constitue son seul talent :

-          elle l’éloigne de la religion véritable essence du clerc : v.9,

-          elle est trop partisane : v.38-39.

 

Bilan : le « je » est conscient de ses limites et s’en accuse dans l’écriture.

 

3)      Le « je » suppliant

 

Humilité du poète qui est conscient de la bassesse de son statut social (par rapport aux chevaliers) dans Les plaies du monde :

« Chevalerie est si granz choze

Que de la tierce plaie n’oze

Parleir qu’ainsi com par defors. » (v.105-107)

 

Figure du poète qui se sert de son art pour implorer l’aide d’un puissant : attitude humiliante (La complainte Rutebeuf) :

« Monseigneur qui est fiz de roi

Mon dit et ma complainte envoi,

Qu’il m’est mestiers. » (v.158-160)

 

Bilan : le « je » présente la figure de l’auteur dans une réalité sociale peu favorable.

Cependant il ne renonce pas à l’écriture même s’il la dénigre de manière récurrente : n’y a-t-il pas là une marque de l’habileté du poète qui reconnaît tout de même une dignité à sa prise de parole ?

 



II – Habileté du « je » et dignité de l’écriture

 

1)      Mise en abyme du « je » écrivant

 

Bien souvent le poète justifie à la première personne le choix du sujet de son poème dans son exorde : c’est le cas notamment des 3 premiers vers du dit De Saint Eglise qui mettent en abyme un auteur soucieux d’écrire un beau poème et à la recherche d’un sujet :

« Rimer m’estuet, c’or ai matire ;

A bien rimer pour ce m’atire,

Si rimerai de sainte Eglise. »

 

Nombreux dédoublements du poète à la troisième personne :

-          La griesche d’été, v.99 : « Rutebeuf le dit »

-          Situation d’aporie pour l’auteur à la fin du fabliau du Pet du vilain :

« Rutebuez ne seit entremetre

Ou hom puisse arme a vilain metre. »

 

Bilan : cette mise en scène de l’écriture redonne à l’auteur sa dignité perdue.

 

2)      Jeux autour de la figure du « je »

 

A deux reprises le poète va se servir de sa personne pour créer un effet de réel dans des allégories et rendre ainsi leur sens plus intelligible : dans La leçon d’Hypocrisie et d’Humilité puis dans La voie d’Humilité, il se met en scène en train de rêver.

 

Dans La leçon d’Hypocrisie et d’Humilité il s’amuse visiblement à placer dans la bouche du personnage fictif de Courtois un éloge de l’auteur Rutebeuf dont le renom n’est plus à faire (v.50-55).

 

Inversement dans le Dit du mensonge il rabaisse ironiquement le personnage de Rutebeuf au rang des mauvaises langues (v.82-83) en adoptant le point de vue des adversaires de l’auteur.

 

Mais la liberté la plus originale est à relever dans La griesche d’hiver où le poète justifie son changement de vers par le changement du monde et calque son récit misérable sur la misère de son existence :

« Dont mout me sont changié li ver,

Mon dit commece trop diver

De povre estoire. »

Ces rapprochements sont évidemment prétextes à de nombreuses paronomases, figure récurrente de l’écriture de Rutebeuf, et nous amènent à relire différemment tout le poème : en effet on pourrait imaginer que le statut misérable du « je » n’est utilisé dans ce poème que comme prétexte à de nouveaux jeux de mots et analogies, l’intention de l’auteur serait non pas de nous apitoyer mais de nous faire sourire à l’aide d’artifices littéraires…

 

Bilan : le « je » joue littéralement avec la figure de l’auteur à des fins littéraires.

 

3)      Noblesse de l’écriture et prise de risque

 

Rutebeuf n’hésite pas à prendre la parole dans ses écrits et à interpeller les grands de ce monde pour les défier : c’est le cas dans le Dit de Maître Guillaume de Saint-Amour :

« Prelat, je vos fas a savoir. » (v.12)

Il conclut le poème en disant qu’il est prêt à mourir pour défendre la cause de Guillaume, renouant ainsi avec la noblesse du duel.

 

Le poète est conscient du danger que constitue la prise de parole : il le rappelle dans l’exorde du Dit des règles aux vers 1 à 7.

 

Bilan : la parole est utilisée comme une arme par Rutebeuf, ce qui lui confère une certaine noblesse.

Mais à quel service va-t-il mettre cette parole et quelle est la mission de sa poésie ?

 



III – La mission du poète : un « je » qui dit le monde

 

1)      L’indignation à la source de l’écriture

 

Originalité de Rutebeuf : il exprime ses sentiments face à l’actualité de manière très expressive :

Ex dans Renart le Bestourné, v.50,51 :

« Par foi toz li peuz m’en herice

De duel et d’ire »

 

Ce ressenti est présenté comme le déclencheur de la parole dans La complainte de Constantinople, v.4-6 :

« Vos wel descovrir mon corage,

Que ne sai autre laborage :

Dou plus parfont dou cuer me vient. »

L’émotion ressentie par le « je » est tellement intense qu’elle ne trouve un exutoire que dans l’écriture et la communication avec le lecteur.

 

Ecrire devient alors une nécessité pour le « je » :

Les Plaies du monde, v.1 : « Rimeir me covient de cest monde. »

L’état du monde, v.3 : « Rimer vueil du monde divers »

                                       v.48 : « M’estuet parler de sainte Yglise. »

                                       v.91 : « or m’estuet parler des genz laies. »

 

Bilan : la poésie de Rutebeuf est fortement liée à l’expression des sentiments du poète.

 

2)      Dire la vérité

 

Rutebeuf revendique une parole vraie par opposition au mensonge du monde dans lequel il vit :

Le dit du mensonge, v.46 : « Je di por voir, non pas devine. »

L’état du monde, v.125 : « Je vous di bien veraiement. »

 

Il va jusqu’à prendre à témoin son lecteur pour vérifier s’il dit vrai ou non :

L’état du monde, v.175,176 :     « Vous poez bien apercevoir

                                                                      Se je vous conte de ce voir. »

 

Bilan : il y a une véritbale obsession de la vérité dans la poésie de Rutebeuf, une vérité que garantit seul le « je » qui prend la parole.

 

3)      Subjecticité de l’écriture

 

Omniprésence du « je » même dans les poèmes qui ne traitent pas de la vie du poète s’explique à travers le caractère subjectif de l’expression poétique de Rutebeuf : tout est ramené à son point de vue :

-          même quand il écrit une complainte sur Monseigneur Ancel de l’Isle, il emploie des verbes conjugués à la première personne : « vodrai » (v.2), « di » (v.7,25,26,54), « pri » (v.55),

-          même dans les fabliaux, le récit contient de nombreux modalisateurs : cf. Le testament de l’âne, v.36,99.

 

Rutebeuf n’hésite à prendre parti sur tous les sujets :

Cf. La discorde des Jacobins et de l’Université, v.57-64

Il est conscient de ce rôle de moralisateur :

Le testament de l’âne, v.165 : « Rutebués nos dist et enseigne… »

 

Il va même jusqu’à s’ériger en juge de ses contemporains à l’égal de Dieu dans le dit De Sainte Eglise où il prononce un anathème contre les théologiens au début d’une strophe :

« Je vous jete fors de mon titre. » v.38

et la conclut habilement avec une construction symétrique lourde de sens :

« Diex vous giete de son regitre. »

 

Bilan : par l’écriture Rutebeuf exprime son point de vue subjectif sur la société dont il se fait l’observateur éclairé.

 

 

CONCLUSION

 

Bien qu’il se soit construit à travers des poèmes plus personnels un ethos de poète et d’homme misérable, il ne faudrait pas en conclure que Rutebeuf dénie toute fonction utile à son écriture. Il se révèle au contraire très habile dans le traitment qu’il fait de sa « persona » d’auteur. Il utilise ainsi la parole comme une arme et un moyen de déchiffrer le monde qui l’entoure, affirmant ainsi un « je » pleinement conscient de lui-même et fortement revndiqué.

Pour toutes ces raisons, Michel Zink a vu en Rutebeuf le créateur d’une littérature profondément subjective et le précurseur de Villon.

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