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Les sonnets 40 à 42 présentent une forte cohérence, il s’agit d’une séquence qui reprend l’idée de la trahison de l’ami, en la précisant : clairement l’image d’un trio amoureux ici. Le « je » ne semble pas aussi éprouvé que dans la séquence précédente et surmonte plus facilement l’épreuve. Basculement ici vers une tonalité plus ludique puisque la séquence précédente a déjà pris acte de la chute du jeune homme.
J’essaierais donc de voir comment ds ces trois poèmes, la figure du poète surmonte par les artifices du langage la trahison du jeune homme et par là même sa perversion.
I. Une image originale du trio amoureux
A. Mise en place progressive de ce trio
- apparition de la femme seulement au S41 « her » et périphrase « my seat »
- S40 on a seulement le vocabulaire de la trahison, doublé de l’image du vol comme au S35.
- C’est seulement au s41 que la femme prend de plus en plus de place.
- S42 : omniprésence de la femme permet un jeu sur les pronoms personnels puisque toutes ou presque toutes les relations possibles sont envisagées : I et you au v. 9 ; you et her, puis her et you au v.1 et 3 avec effet de chiasme ; she et I au v.14 ; et le v.6 les pronoms ds le même vers avec un effet de mélange complet.
? retournement final ds les deux derniers vers avec un effet de pointe : le trio amoureux se résout finalement par un couple, puisque I = you. Le trio se résout ainsi ds la binarité comme le montrent les différents rythmes binaires du poème.
B. Tonalité ludique amplifiée par un jeu de polysémie généralisé
- le sonnet 40 joue sur les polyptotes de « love » répété dix fois ds le texte. L’omniprésence de ce terme conduit d’ailleurs à le remettre en question avec
ironie, que reste-t-il de ce mot « love » en cas d’infidélité. « my love » renvoie à la fois à l’ami et à l’amour du « je » pour lui.- ambiguïté du vers 3 S40 : on peut le comprendre soit comme le traducteur, soit comme en anglais mot à mot : le jeune homme ne peut avoir de « true love », on a alors une insistance sur l’insincérité du jeune homme.
- ambiguïté d’expression comme « for my love » ou « for my sake » qui signifie à la fois « par amour de moi » et « à ma place ». Cela crée ainsi une hésitation entre une lecture compréhensive de l’attitude du jeune homme et une lecture plus cynique, accompagnée d’un certain humour noir.
- de même « dearly », comme en français « chèrement » joue sur la tendresse et le prix, l’argent.
C. L’exploitation de cette image du trio ds l’œuvre
Cette situation permet des variations nombreuses, au sein même de l’œuvre :
- par rapport à la séquence précédente sur la faute de l’ami : même thème mais envisagé de manière plus tragique avec l’image du péché, des larmes, de la blessure. Ici variation sur une tonalité plus légère et presque badine.
- Echo entre ce trio et celui des sonnets sur la femme brune. Nos trois sonnets résonnent en écho avec les trois sonnets s133-135 où retour d’un trio. Si ds notre séquence c’est le jeune homme qui est mis en accusation, plus tard ce sera la jeune femme. Effet de symétrie souligné par la présence ds chacune de ces deux séquences d’un sonnet jouant sur la répétition d’un mot « love » pour s40 et « will » pour s135. D’où un rapprochement significatif entre « love » et « will », nouvelle manière de remettre en question la justesse du mot « love ».
? Ce parallèle entre le jeune homme et la dark lady montre bien la perversion ici à l’oeuvre.
II. Perversion de l’idéal que représentait le jeune homme : cf triade « fair, kind, true »
A. Perversion de l’être aimé
- le jeune homme perd sa position supérieure, comme sur un piédestal : S41 v.7 et 8 ont valeur de généralité, il s’agit presque d’un dicton à valeur proverbiale. Le jeune homme perd ainsi son caractère exceptionnel.
- avant jeune homme // amour idéalisé, platonique. Désormais, multiplication des termes charnels : « to be won », « assailled », « prevailes », « taker », « user ». Idée de la possession clairement signifiée au v.1et 2 du S42.
- remise en cause de la triade qu’incarnait le jeune homme : « true love » S40 on en a vu l’ironie. Pour le beau, il est aussi remis en cause v13 S40 avecla juxtaposition de « ill » et « well ». Une perversion semblable à celle de la dark lady avec laquelle le noir devient beauté au S132. Superposition de ces deux personnages jeune homme et dark lady.
B. Perversion du canon esthétique du poète
- avant le poète était voué à la répétition, à la tautologie en répétant ans cesse la beauté de l’amant. Une tautologie du beau et du vrai.
- désormais, le poète est voué à la contradiction : figure de l’oxymore envahit littéralement le texte des trois sonnets, comme déjà s35 l’annonce avec « sweet thief ». Là de même, « gentle thief », « lascivious grace », « pretty wrongs », « sweet flattery ».
- seconde perversion de son art: avant le poète mettait en avant la sincérité comme valeur de l’écriture, une écriture liée au vrai. Désormais écriture liée à l’artifice et à l’illusion
III. Les pouvoirs du langage ici mis au service d’une véritable casuistique amoureuse.
A. Déploiement des artifices rhétoriques pour pallier la faute du jeune homme
- le s41 affirme le caractère inévitable de l’infidélité avec une femme. V5-7-8. La
paronomase entre « to won » / « woos » / « woman’s son » démontre le caractère infaillible de ce lien, entre être fils de femme et être séduit par une femme. Sonorités sont là comme pour le confirmer.- s42 : nuances spécieuses des v1 à 3. Puis une logique relevant de celle du sillogisme se déploie ds le reste du poème. Au v9, « if » qui est après sous-entendu. Les articulations logiques sont soulignées : v11 « and », v13 « but », v14 « then » qui introduit la conclusion.
?Structure même du sophisme ici à l’oeuvre.
B. Une rhétorique qui se livre à une casuistique amoureuse visant le pardon de l’autre
- dès s40, apparaît v9 le terme de « forgive ».
- les oxymores participent de cette rhétorique en soulignant même ds le péché les bons côtés du jeune homme.
- v5 S42 « excuse ». A travers l’image des « offenders », on retrouve image biblique « pardonnez à ceux qui vous ont offensés ».
- v12 : image biblique s’explicite, avec la référence au poids de la croix. Le poète se transforme ici en image christique pour ainsi dire. L’on retrouve cette même identification au sonnet 34 déjà, elle est aussi liée à l’idée de pardon de la faute de l’être aimé.
C. Un pardon acquis par les pouvoirs du langage ici loués
- pouvoir du langage réside ici dans l’illusion cf. s42 v14. On peut ici rappeler le sonnet 39 et ses trois derniers vers où l’absence et le langage sont liés au verbe « deceive »
- dans la réalité, l’ami et le poète sont deux personnes différentes. Ils ne peuvent faire qu’un que par le langage, à travers les mots et les pronoms. S42 v13.
? s’affirme ainsi le bonheur d’une parole performative, même si elle sert ici à cultiver l’illusion.
Conclusion : Le langage permet ainsi de surmonter l’infidélité de l’autre, de la même manière qu’au sonnet 35 on pouvait lire « je justifie ta faute par ces comparaisons ». C’est la même logique. Le langage est alors lié à l’artifice, mais un artifice qui permet de résoudre les contradictions du sujet, ainsi que celles de l’être aimé, afin de revenir à la poésie initiale de la tautologie, de la louange de l’être aimé, origine de son écriture.
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