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ET : Trachiniennes:
3ème épisode, scène 1 : tirade de Déjanire : v 672 à 722
Introduction / situation :
Les deux premiers épisodes des Trachiniennes se sont achevés sur un chant triomphal en l’honneur d’Héraclès, dont le retour victorieux est attendu par Déjanire et l’ensemble du chœur de jeunes filles. Si Déjanire a vu cette perspective de joie obscurcie par la révélation du messager, selon laquelle Héraclès n’aurait pris la ville d’Oechalie que pour s’emparer de la jeune Iole, l’épouse du héros a cependant bon espoir de restaurer l’unité de son couple, grâce à un filtre magique qu’elle tient du Centaure Nessos. Une tunique enduite du filtre a été remise au devin Lichas qui l’a apportée à Héraclès. Cependant l’espoir de Déjanire va se transformer brusquement en crainte épouvantée, au spectacle d’un « prodige incroyable » dont elle vient d’être témoin et qu’elle confie au chœur.Lecture
Traduction
V 672 –679 :
L’issue est telle que, si je vous l’expose, femmes, c’est un prodige inattendu que vous apprendrez.
Car ce avec quoi j’enduisais tout à l’heure la tunique blanche à revêtir, c’est à dire un beau flocon de laine de brebis, cela a disparu dévoré non par quelque chose à l’intérieur de la maison, mais avalé par lui-même, il se consume et se transforme en poussières à la surface du sol de pierres : mais afin que tu saches tout, de la façon dont cela s’est produit, je vais développer plus longuement mon propos.
V 680 - 692 :
En effet, moi, de toutes les instructions que la créature sauvage, le Centaure, m’avait faites, au moment où il souffrait, au flanc, de la blessure d’une flèche amère, de celles-ci, je n’en ai oublié aucunes, mais au contraire je les ai conservées en ma mémoire, comme une inscription difficile à effacer sur une tablette d’airain.
Et voici ce qui m’avait été ordonné et ce que j’ai fait : ce baume, moi je devais le conserver toujours loin du feu et à l’écart d’un rayon chaud du soleil, dans le fond de la demeure, jusqu’au jour où éventuellement je l’utiliserais en l’appliquant comme teinture, sur l’instant.
Et c’est ce que j’ai fait : et maintenant dès lors qu’il me fallait passer à l’acte je l’ai appliqué, étant chez moi, dans le palais, sans être vue, avec le tampon de laine, ayant arraché une touffe sur une bête de notre troupeau (mot à mot : que l’on possède) et j’ai déposé le présent après l’avoir plié, à l’abri de la lumière du soleil, dans le creux d’un coffret, ainsi que vous l’avez vu.
V 693 – 704 :
Mais au moment où je rentre après vous avoir quittées, je vois un prodige indicible, impossible à interpréter pour un homme de façon à le comprendre.
En effet, le flocon de laine de brebis, que j’avais jeté, lui avec lequel j’avais au préalable enduit (la tunique), je le trouve, en quelque façon, en plein flamboiement, dans un rayon de soleil : et comme il s’échauffait, voilà qu’il se dissout, tout entier devenant invisible, et il se consume sur le sol, tout à fait semblable par sa forme à la sciure de bois causée par la scie, que l’on peut voir lorsque l’on coupe du bois.
Tel il gît, effondré à terre ; et du sol où il gisait auparavant s’élève en bouillonnant une écume pleine de caillots de sang, comme l’épaisse liqueur du fruit étincelant issu de la vigne de Bacchus, lorsqu’on la répand sur le sol.
V 705 – 718 :
Si bien que je ne sais, malheureuse, à quelle idée m’arrêter ; et je vois que, moi, j’ai accompli un forfait épouvantable.
Car pour quelle raison, en échange de quoi, la créature sauvage, en mourant, m’aurait-elle témoigné de la bienveillance, moi qui étais la cause de sa mort ? non, cela n’est pas possible ; mais au contraire, désirant détruire celui qui l’avait frappé, il s’efforçait de me séduire ; et de cela, moi, c’est après coup, quand cela n’est plus utile, que j’en prends conscience.
Si je ne suis pas trompée, à l’avenir, dans mon opinion, en quelque façon, moi, malheureuse, je serai seule responsable de sa perte totale ; car je sais que le trait qui l’a frappé a blessé même un dieu, Chiron, et que tous les monstres que cette flèche touche, elle les détruit ; eh bien, provenant de cette flèche, ce venin noir qui a pénétré dans le sang de la blessure, comment ne le détruirait-il pas ? en tout cas, tel est mon avis.
V 719 – 722 :
Cependant, je suis décidée, si cet homme succombe, du même élan, moi aussi, à mourir, avec lui ; car vivre dans le déshonneur est insupportable pour une femme qui fait passer avant tout le fait de ne pas être mauvaise.
Commentaire
Intro
Le récit d’une scène assez atypique et surprenante dans la tragédie grecque antique : une scène de prodige miraculeux ayant lieu au sein d’un espace domestique. Nous nous demanderons ce que cette scène apporte au déroulement de l’action et à la compréhension du sens de la pièce.
Plan du texte
1) introduction du récit : V 672 –679 : annonce du prodige qu’elle vient de voir : le flocon consumé
2) le récit de Déjanire : v 680 - 704
- les recommandations du Centaure et leur application par Déjanire : V 680 – 692
- le prodige : V 693 – 704
3) réflexions de Déjanire à partir de ce prodige et de l’attitude du Centaure : V 705 – 718
4) conclusion de sa tirade : ce qu’elle compte faire : V 719 – 722
Commentaire
1) Annonce du prodige dans v 672 –679 : on va d’abord à l’essentiel puis retour en arrière, dans le détail.
673 : anelpiston : adj verbal de elpizw : s’attendre à qq ch (de bon ou de mauvais). Ambiguïté cf aussi plus loin l’ambivalence du terme de pharmakon (685) : filtre bénéfique / poison >> fait partie des signes (sèmata) qui annoncent l’avenir sans le révéler entièrement. Embryon du tragique, d’autant que Déj ne peut + rien faire puisque la tunique a déjà été remise à Lichas pour Hér et qu’il est parti.
Thauma : naissance du merveilleux dans le quotidien : il s’agit bien de merveilleux puisque Déj insiste sur le fait que les causes n’en sont pas extérieures à l’objet lui-même : 676-677.
Précision réaliste dans le vocabulaire et en même temps qu’élevé par moments : cf eu-eirw v 675 >> 1 beau flocon de laine.
Eidès / gunaikès : sg / pl : collectivité du chœur des jeunes filles ; chœur / choriphée.
>> art de Sophocle de donner d’abord ce qui est utile à la connaissance immédiate puis d’entrer dans les détails, au fur et à mesure, en fonction des besoins du moment.
2) le récit de Déjanire : v 680 – 704
- les recommandations du Centaure et leur application par Déjanire : V 680 – 692
Grande richesse du voc sur la laine : toute une tradition ; alors que le voc est de moins en moins riche % voc homérique.
V 683 // tablette sur laquelle Hér a écrit son testament et qu’il a confiée à Déj avant de partir.
- le prodige : V 693 – 704
Epique du quotidien : la sciure dévorant le bois.Feu + sang et consumation // sacrifice par Hér en plein soleil. + annonce son bûcher final.
2 prodiges successifs : la consumation du flocon de laine, l’apparition de l’écume sanguinolente. A chaque fois une
comparaison avec un élément du quotidien (sciure puis vin) // Homère. Rattacher le thauma à la réalité.Clash entre deux mondes, celui de Déj, le monde domestique // celui des monstres, celui du Centaure, et, finalement, celui d’Hér. Monde auquel Hér n’échappera pas, devenant lui-même bête à la fin de la pièce. Tort de Déj : avoir laissé entrer ce monde monstrueux dans le monde domestique, même s’il s’agissait pour elle de réunir son couple.
3) réflexions de Déjanire à partir de ce prodige et de l’attitude du Centaure : V 705 – 718
Déjanire en Clytemnestre involontaire ; mais Déj prend sur elle cette culpabilité involontaire.
Type même du tragique : la prise de conscience trop tard
4) conclusion de sa tirade : ce qu’elle compte faire : V 719 – 722
Rappelle les valeurs pour lesquelles elle vit = l’honneur avant tout >> cf Ajax ! Si on a été coupable, même malgré soi, il ne reste plus qu’à mourir. Maxime finale définissant le héros sophocléen.
Annonce mort à suivre, dérivant de son propre jugement de la timè (protima v 722) plus que de celui des autres. Cf pephukenai (mot de la fin, v 722) : c’est sa propre phusis qui est en jeu, et non pas le regard des autres sur elle.
Tragique : sun-thanein (720) alors qu’elle va mourir dans la solitude ( // Jocaste, Eurydice), sur une couche nuptiale vide et qu’Hér mourra de son côté. Le couple ne se retrouvera pas même dans la mort, il est totalement désuni, parce que les mondes qui les séparent sont irréconciliables.
Conclusion :
Une scène qui, en même temps qu’elle est le pivot de la pièce en ce sens qu’elle annonce son issue dramatique, condense en son sein les caractéristiques principales de celle-ci : l’opposition entre le monde quotidien domestique et le monde des monstres et des prodiges, entre la douceur de Déjanire et la force destructrice du poison ; la notion d’
ironie tragique, mais aussi celle de couple et d’honneur ; la question de la parole, mensongère en apparence, en tout cas dissimulée (les recommandations du Centaure, que Déj suit à la lettre « comme s’il s’agissait de paroles ineffaçables, gravées sur une tablette d’airain // parole divine) ; puissance de l’amour ; thème de la faute et question de la responsabilité.
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